QUIGNARD Le conte du voile

Publié le par Francoise

  Parrhasios le Peintre offrit de combattre à Zeuxis le Peintre. Zeuxis hésitait à remettre en jeu son titre de meilleur peintre de la Grèce mais il céda à la vanité et accepta le duel.

  Zeuxis le Peintre peignit des raisins. Il voulut les reproduire d'une façon si parfaite que les oiseaux fus­sent attirés. Il y parvint.

  Il n'y a pas que la vue des hommes qui se fascine dans la perception et s'égare dans les rêves. La vue de tous les animaux s'abuse.

  Un passereau, une colombe, un merle se précipi­tent à tire-d'aile sur la muraille où leur bec se brise.

  Néanmoins ce fut Parrhasios le Peintre qui triom­pha de Zeuxis.

  Parrhasios avait peint simplement sur la muraille blanche une toile blanche en lin.

  Zeuxis se tourne vers lui. Il est fier d'avoir abusé les oiseaux. Sur le carrelage on voit les petits morceaux de bec brisés. Il s'écrie :

  - Allez, à ton tour maintenant, Parrhasios. Montre-nous, derrière ton voile (linteum), la peinture que tu as faite !

  Parrhasios sourit.

  Zeuxis s'approche.

  II avance la main, il cherche à prendre le voile entre ses doigts. Il ne touche que la paroi.

  Dans un premier temps il comprend.

  Dans un deuxième temps il réfléchit.

  Dans un troisième temps il s'avoue vaincu.

 

                                                                              *

 

  L'argument est le suivant : Ce n'est pas un oiseau que le peintre a abusé, mais le peintre.

  Zeuxis a peint un visible. Parrhasios a peint un ne-pas-voir.

  En grec peintre se dit zoographos (mot à mot celui qui écrit le vivant). En latin peintre se dit artifex (celui qui a la technique du faire).

  Le peintre a peint un linge (un linge que le peintre a mis sur le visible comme le linge que l'homme a mis sur le sexuel, comme le linge que l'homme a mis sur le mort).

  Parrhasios dit :

  - L'homme demande un voile.

  Alors Zeuxis lui cède la palme avec une espèce de « modestie ».

 Pudore, écrit Pline.

  Le conte du rideau en lin de Parrhasios le Peintre se trouve dans Pline, XXXV, 64.

  Je songe au voile en lin qui recouvre le fascinus dans la corbeille dans la villa des Vignerons à quelques kilo­mètres de Pompéi. On l'appelle aussi la villa des Mys­tères.

  Je songe au manteau que ses fils - à reculons - vien­nent déposer sur le sexe dressé de Noé sous sa tente.

  Je songe au voile en lin que la vierge Marie détache de son front et noue au-dessus du sexe de son fils Jésus, mort sur le mont Calvaire, dans les faubourgs de Jérusalem, trois siècles plus tard.

  Pudore.

  Cet objet qui retranche à la vision n'est pas un objet. Ni même un espace. C'est le montré qui fait oublier l'ostension. C'est l'invention de la toile. Car la beauté dissimule ce monde à nos regards. C'est ce qui se dérobe à la vue qui retient l'attention et mobilise les yeux dans le vide - qui n'est qu'un dérivé du trou.


 

                                                                             *


 

  Le mot apocalypse en grec renvoie au voile qu'un homme soulève.

  Toujours un voile. Un velum. Un linteum. Un linceul.

  En latin le mot re-velatio dit la même chose.

  C'est le geste qui fait la plupart des scènes peintes dans la Rome ancienne: Un homme soulève le voile qui cache le sexe d'une femme endormie. Tel est le premier sens du mot latin objectivus d'où dérive le mot français objet.

  Au sens propre voici la scène originaire de l'objectio à Rome: la mère dénoue le bandeau et présente le sein à l'enfant.


 

                                                                             *


 

  Saint Jean à Patmos est assis en haut de la montagne. Son front pèse sur sa main tandis qu'il voit le monde dans sa plus forte lumière.

  Il regarde l'alètheia qui se tient auprès de l'aigle.

  "Objecter" c'est "jeter devant" la nourriture aux fauves. C'est la lancer sous les yeux des rapaces. C'est ce que fait saint Jean dans la compagnie de son aigle au haut de la colline où Ariane fut brûlée.


 

                                                                             *


 

  G. W. F. Hegel a écrit: La voix a pour caractéristique de se perdre en s'extériorisant. Une fois émis, le son disparaît, dévoré par l'air. C'est pourquoi les Romains de l''Antiquité laissaient dans les funérailles les femmes pousser des cris plaintifs, dépourvus de toute signification, afin que la douleur en elles devînt quelque chose d'étranger à elles. Dans l'évocation vocalisée, répétée sans finir, elles extraient leur douleur et en font quleque chose d'objectif, quelque chose qui vient faire face au sujet resserré sur soi ou plié sur sa souffrance. L'objectivation propre à la musique chorale consiste dans une voix insensée jetée hors du corps. Celui qui a subi la perte rejoint le perdu au sein de son gémissement ; il quitte son corps et se décompose dans l'atmosphère du monde.


 

                                                                             *


 

  Saint Jean à Patmos entend donner au jour ce que le passage du temps n'est pas encore parvenu à anéantir. Il dicte l'Apocalypse afin de dé-voiler le voilé. Apparaissant sous forme de lettres son dire devient un objet pour l'âme. L'Apocalypse marque la fin de l'histoire, interrompant le temps. Achevant les deux testaments confiés par Dieu aux hommes il n'expose pas une "catastrophe". Une "apocalypse" dans la langue de la koinè de l'empire romain correspond dans la langue du monde européen romantique au "lever de rideau".

  Dans les mystères des anciens Grecs l'apocalypsis des objets sacrés consistait à montrer des choses qu'on ne peut nommer aux non-initiés.

  En termes temporels: Je vais vous parler du "quand" quand le "quand" s'interrompt.

  De même qu'au cours du rite de la bacchatio des anciens Romains la révélation consistait à ôter le velum qui cachait le fascinus dans la corbeille, de même lors du rite du mariage romain il signifiait dénouer la ceinture de la jeune épouse qui jusque-là avait dérobé à la vue des hommes sa vulva.

 

 

Pascal QUIGNARD Sordidissimes , ch.VI, "Le conte des voiles"


Publié dans Un peu de réflexion

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